Ancien officier de l’armée turque, Murat (prénom modifié) a fui Istanbul quelques semaines avant qu’un décret d’urgence ne le désigne officiellement comme “traître”. Il a accepté de nous parler depuis une ville du nord de la France dont il a demandé à taire le nom. Voix posée, sourire timide mais l’œil intense, contraste de sa bonhomie apparente.
Il arrive avec dix minutes de retard, s’en excuse sans explications. Chemise grise, crâne rasé, le regard vif malgré la quarantaine fatiguée. Il commande un café, ne le touche pas tout de suite ; “J’aime bien prendre le temps de boire quelque chose de chaud tranquillement.”
Murat a intégré l’armée de terre turque à 19 ans, en 2002, l’année même où l’AKP d’Erdoğan remportait les législatives avec une majorité absolue. Aujourd’hui, il ne voit pas la coïncidence comme un hasard. “On était formés dans la tradition kémaliste, laïque. L’armée était le gardien de la République, tout ça, on y croit sincèrement.” Bien avant le tournant autoritaire de 2011, la Turquie faisait en effet figure d’exemple sur ce que pouvait être une démocratie musulmane moderne, en adoptant des réformes conformes aux standards démocratiques de l’UE et en améliorant le bilan général du pays sur le respect des droits de l’homme.
Né de parents professeurs, il gravit les échelons avec régularité, spécialisé dans le renseignement tactique, affecté successivement à Ankara, puis à l’Etat major à Istanbul.
Murat raconte les avancées démocratiques qui ne font pas long feu, le climat politique qui se dégrade vite. C’est dans les années 2010 qu’il se rapproche des cercles gulenistes, acquis à la cause de Fetullah Gulen, défenseur d’un état de droit musulman et figure souvent mal comprise en occident. Mort en 2024 à 83 ans dans sa résidence de Pennsylvanie, le prédicateur autodidacte aux allures d’Attali turc fut allié tactique d’Erdoğan dans les années 2000 avant qu’il ne révèle des affaires de corruption ministérielles en 2013. Gülen incarnait cet islam moderniste et éducatif, nourri de Rumi et de dialogue interreligieux, plus proche d’un réformisme à la Atatürk que d’un islamisme politique. Sans charia ni salafisme, il fut cette troisième voie que beaucoup, comme Murat, ont cru possible. Erdoğan le classe “terroriste” et l’accuse d’être responsable de la tentative de coup d’Etat de 2016. Il réclame son extradition pendant dix ans, Washington ne l’accordera jamais.
« Un matin, vous êtes officier, le lendemain, vous n’êtes rien »
Le 15 juillet 2016, Murat est chez lui quand les chars sortent. “Oui, j’étais au courant, mais je me suis tout de suite dit que ça allait mal finir, que ce n’était pas le bon moment. J’ai directement pensé aux choix que j’allais avoir à faire, qui allaient être les plus importants de ma vie. Je savais qu’ils viendraient me chercher, c’était juste une histoire de temps.” Le coup d’état échoue, la nuit se termine par 290 morts, des milliers d’arrestations, et l’état d’urgence décrété dès le lendemain ; les purges politiques commencent.
Entre juillet 2016 et juillet 2018, le gouvernement turc a publié une série de décrets-lois (les KHK) au titre de l’état d’urgence, limogeant plus de 125 000 fonctionnaires dont près de 40% des officiers généraux de l’armée. Sans procès, sans notification préalable, les noms apparaissent dans le journal officiel, la Resmî Gazete : un matin, vous êtes officier, le lendemain, vous n’êtes rien. Passeport annulé. Compte en banque gelé. Murat a vu son nom dans la liste un mardi. “Mon voisin l’a su avant moi. Il avait lu le journal en ligne.”
Contrairement à beaucoup, il n’a pas été arrêté immédiatement. “J’avais quelques contacts. Pas des gens puissants, juste des gens qui savaient encore à quoi ressemblait la loi. Il m’ont fait gagner du temps.” Il a eu quatre jours. Quatre jours pour vider un appartement de quinze ans, brûler livres et documents, embrasser ses parents en leur disant qu’il partait en “déplacement”. Il ne les a pas revus depuis. “Ma mère pense que je suis mort. Peut-être qu’elle préfère croire ça.”
« Je ne suis pas parano, je fais attention. C’est différent »
Il a traversé la Bulgarie à pied, en partie, aidé par un réseau qu’il refuse de détailler. En Europe, il a demandé l’asile et a attendu dix-neuf mois dans un centre d’hébergement. “J’avais passé vingt ans à analyser des menaces, à lire des cartes, planifier des opérations. Et là je remplissais des formulaires OFPRA en essayant de me rappeler comment dire “persécution politique” en français.” Il a obtenu le statut de réfugié et travaille aujourd’hui dans la sécurité privée, sans dire où ni pour qui.
Ce qui le hante le plus, dit-il, ce n’est pas sa propre situation mais la mécanique qu’il a vue fonctionner de l’intérieur. “Le MIT (renseignement turc) a des gens partout en Europe. Pas forcément des agents officiels. Des informateurs dans les communautés. Des gens qui rapportent.” Il choisit ses mots. “Je ne suis pas parano, je fais attention. C’est différent.” Depuis son téléphone, acheté en cash et changé régulièrement, il ne contacte personne en Turquie. Jamais. “Surtout pour les protéger, eux.”
On lui demande ce qu’il ressent pour le pays qu’il a servi. Son visage change. “J’en veux beaucoup à Erdoğan. Même si c’est trop simple d’accabler un seul homme, c’est lui qui a donné à voir au monde l’incompatibilité de l’Islam et du système démocratique. Alors que c’est faux ! Dénoncer l’oppression est même un principe religieux fondamental. C’est le plus grand traître des valeurs islamiques, il ne respecte pas l’état de droit, l’indépendance de la justice, se fiche de la responsabilité des dirigeants et des libertés individuelles. Je ne dis pas que Gülen aurait sauvé le pays. Mais il avait ce côté Nasser qui, personnellement, m’a donné envie d’y croire. Je m’étais trompé.”
Il finit par boire son café, froid. Se lève. “J’aimerais bien que tu écrives que je ne suis pas un traître. Que les gens comme moi étaient là au mauvais moment, ont lu les mauvais livres…
- Traître à quoi ? Même le plus petit des révolutionnaires est déjà un traître en puissance, non ?
- (Rires) C’est vrai, c’est une graine que je suis content d’avoir plantée alors !”
Il remet son manteau, attrape sa sacoche et me remercie pour le café.
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* Le prénom a été modifié. Certains détails biographiques ont été volontairement altérés pour protéger l’identité de la source.
*Les éléments factuels relatifs aux purges et décrets turcs sont vérifiables et documentés par Amnesty International, Human Rights Watch et la Commission européenne.
Maceo Deantoni


