Dans le tumulte de la vie Lilloise, Alix, jeune étudiante photographe de 20 ans, se confie sur son rapport intriguant à la photo. Loin des longues phrases et des beaux discours, elle livre avec pudeur le lien qu’elle entretient avec l’objectif : tant bouclier que carnet de bord.
Dans le salon baigné de lumière, les murs sont habillés de grands cadres noirs. À l’intérieur, des moments de vie figés : les rues brulantes de Rabat, les plages ensoleillées de Cadaqués, la photo de ses meilleurs amis trônant fièrement dans le fond de la pièce. L’odeur du café flotte encore lorsque Alix s’installe autour de la table en bois, tasse entre les doigts. Elle nous propose un café ou un morceau de brioche, et entame gaiement le récit de ses expériences passées.
On imagine facilement l’enfant qu’elle a été : « j’étais joviale mais toquée », sourit-elle. Une gamine solaire, racontaient les parents d’élèves, mais qui, selon elle, penchait plutôt du côté de l’hypersensibilité. Elle choisissait ses vêtements selon la douceur du tissu, refusait ceux qui grattaient, s’arrêtait à la moindre sensation trop vive. « Même la faim, c’était intense. »
« J’aime l’humain »

Avec les autres, elle a toujours été en cohésion. Beaucoup d’amis, beaucoup de rires aussi. Elle aimait être entourée. Pourtant, derrière cette présence, la peur du regard : « En primaire ou au collège, j’étais hyper sensible à ce que les autres pensaient. Ça s’est estompé en grandissant. » Aujourd’hui, elle va vers les gens, sans se dire extravertie. Elle rencontre, discute, mais préserve et chérit les liens qu’elle entretient avec ses amis de toujours. « Je ne suis pas en recherche particulière, mais j’aime l’humain. »
L’humain, justement, elle a commencé par le saisir avec un minuscule appareil numérique offert par ses parents, en fin de primaire. Plus tard, avec un Polaroid, au collège. Rien d’artistique : « je me faisais des souvenirs. Je capturais juste des moments de vie. » L’image lui servait déjà de carnet, d’exutoire, sans même qu’elle en ait conscience.
« L’attente, ça fait toute la différence entre le numérique et l’argentique »

Puis il y a eu l’argentique, presque par accident, presque par héritage. Sortie du confinement, elle demande à son père un appareil photo, il sort un vieux boîtier argentique. Un cadeau que sa mère lui avait offert pour ses trente ans. Elle charge une pellicule et prend ses premiers clichés. Le souvenir de la découverte de ses premières photos est encore vif. « J’étais envahie d’une telle excitation. C’est drôle, je m’en souviens assez nettement ». Elle explique apprécier cette euphorie. « J’aime l’idée que tu ne peux pas te foirer, qu’il faut réfléchir. L’attente, l’erreur possible, ça fait toute la différence avec le numérique. » Ce qui, pour d’autres, serait une contrainte, anime chez elle une joie profonde. À travers son objectif, le monde s’éveille. Elle parvient à figer les émotions des autres, et tente de raconter les siennes par le biais d’images fortes.
Il y a des photos qui marquent et que l’on n’oublie pas. Elle raconte celles d’Auschwitz, s‘accorde une pause avant de reprendre. Un voyage scolaire, mais le voyage d’une vie. Une professeure d’art qui la guide dans la prise de vue. Là-bas, impossible de prendre un cliché sans réfléchir. « Tu fais le pèlerinage de l’inhumain. Tu as l’impression que la photo ne sera jamais assez pour retranscrire pleinement ce qui s’est passé durant la Shoah. Tu as l’impression de devoir être à la hauteur de quelque chose d’innommable. C’est compliqué de se sentir légitime de capturer ces endroits. » Elle dit que ce lieu lui a appris le poids moral de l’image, sa responsabilité. À son retour, le rédacteur du journal local l’approche pour publier ses clichés. « Je me suis sentie honorée. C’était ma première forme de reconnaissance et le fait qu’elle soit en lien direct avec un moment si important de ma vie, m’a d’autant plus marqué ». Elle reconnait qu’il s’agit d’une bascule dans son travail.
« Son appareil, elle le voit comme un bouclier »

Une autre se jouera plus tard, à Rabat. Le Maroc lui ouvre les yeux sur l’espace, les textures, les couleurs vives et le vivant. « C’était une autre façon d’envisager la photo. Mon appareil est devenu mon journal de bord. »
Aujourd’hui, si elle continue, c’est parce que la photographie est devenue un geste symbolique et souvent politique. « J’ai un attrait pour tout ce qui touche à l’actualité politique et sociale. J’aimerais utiliser l’image pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Témoigner de la détresse, montrer le réel du monde contemporain. » Elle parle doucement, elle peine à trouver les mots justes pour retranscrire ce que tout cela évoque pour elle. Elle aborde la nécessité d’informer et de laisser un terrain d’expression à tous. Comme pour donner à voir la réalité du monde contemporain.
Elle pose sa tasse sur le revêtement de la table, et rebondit de nouveau sur son rapport à la photo. Son appareil, elle le voit comme un bouclier.« C’est plus simple pour moi de passer par un objectif que par un micro. » Elle affirme que l’image peut être plus percutante que les mots. Qu’elle peut toucher des zones que le discours contourne. Elle ne veut pas sauver le monde, juste participer à le faire évoluer.
Sur le mur, les tirages argentiques se répondent. La pièce rayonne tout comme le visage de cette jeune photographe en devenir. Entre le café tiède et les pellicules entassées, on comprend ce qui la pousse : une façon de raconter le monde, guidée par un humanisme profond et une envie de tendre la main à tout prix.
Léa Bercier-Kerleveo


