Le diocèse de Lille face au problème de la pédocriminalité

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Le 5 octobre dernier, le haut fonctionnaire Jean-Marc Sauvé a remis le rapport de la Commission Indépendante des Abus Sexuels dans l’Église (CIASE). Ce rapport, commandé par la commission des évêques de France en 2018, est le fruit de l’enquête sur la pédocriminalité au sein de l’Église entre 1950 et 2020. Il dénombre plus de 300 000 victimes d’actes pédocriminels, dont 200 000 par des religieux. Circonflex Mag a rencontré le père Bruno Cazin, vicaire général du diocèse de Lille.

Combien y a-t-il eu de prêtres coupables dactes pédocriminels dans le diocèse de Lille ?

Dans notre diocèse, nous avons fait remonter 29 noms de prêtres à la CIASE pour son enquête. Après la publication du rapport Sauvé, deux noms se sont ajoutés à cette liste. On est donc sur une trentaine de prêtres sur les 2500 qua comptés le diocèse en 70 ans. Le diocèse de Lille est donc dans la moyenne nationale.  Malheureusement, il y a peut-être dautres coupables, car nous continuons den identifier encore aujourdhui.

ON REÇOIT LES VICTIMES, ON LES ÉCOUTE

Le rapport de la CIASE a-t-il appris des faits au diocèse de Lille ?

Le diocèse avait déjà une bonne mesure du drame, mais le fait que le rapport ait montré lampleur de ce phénomène et le nombre de victimes est une bonne chose.

Existait-il dans le diocèse de Lille des mesures antérieures au rapport de la crise pour lutter contre la pédocriminalité ?

Bien sûr. Il y a essentiellement des mesures de formations -initiales et continues-, de préventions et de sensibilisation des acteurs pastoraux. Ces formations ont été réalisées en collaboration avec l’URSAVS (Unité Régionale de Soins des Auteurs de Violences Sexuels, ndlr), cette unité du CHU de Lille qui reçoit les auteurs mais aussi les victimes d’abus sexuels. Le diocèse de Lille, comme ses deux voisins d’Arras et de Cambrai, a passé une convention avec cette unité, il y a cinq ans tout juste. Cette convention entre l’Église et l’hôpital public est très riche, car elle nous permet de faire intervenir des professionnels comme des psychiatres ou des psychologues. Il y a une unité de « psycho-trauma » qui a été créée dans le courant de cette année, plus spécifiquement dédiée aux urgences.

Comment se passe l’accueil des victimes d’actes pédocriminels qui se présentent à vous ?

On reçoit les victimes, on les écoute. Si le prêtre incriminé est encore vivant, on va procéder à un signalement auprès de la justice, puis nous dirigeons cette personne vers l’URSAVS, qui va proposer des soins gratuits, que beaucoup de victimes choisissent de suivre. Il arrive inversement que des victimes consultent d’abord l’URSAVS, qui dialogue avec elles et qui va ensuite faire un signalement au diocèse.

IL EST RARE QUE DES ABUSEURS SEXUELS VIENNENT SE CONFESSER

Le rapport Sauvé présente 45 mesures pour lutter contre la pédocriminalité. Est-ce que le diocèse de Lille envisage de prendre certaines de ces mesures ?

Cela doit être étudié de près : il faut savoir que dans ces 45 mesures, il y en a qui concernent l’Église Universelle. Ensuite, il y a des mesures qui sont déjà appliquées dans le diocèse de Lille, comme la collaboration entre prêtres et laïcs ou la présence de femmes au conseil épiscopal. La réflexion sur les autres mesures va se faire en lien avec le synode romain sur la synodalité, qui a été lancé le 9 octobre par le pape François à Rome. Le mot synode est un terme grec qui veut dire « marcher ensemble »: c’est donc de la participation de tous pour la gouvernance de l’Église dont il va être question.

Jean Castex a rencontré le pape François au Vatican lundi 18 octobre. Qu’en pensez-vous ?

Cette rencontre était prévue de longue date, et elle coïncide avec la remise du rapport de la CIASE, mais ce n’est pas strictement lié. C’est très bien que le gouvernement français rencontre le pape : cela fait partie des bonnes ententes diplomatiques.

Les propos de Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort -président de la conférence des évêques de France- du mercredi 6 octobre sur France Info, relatifs au secret de la confession, ont fait polémique. Qu’en pense le diocèse de Lille ?

Le secret absolu doit permettre au pénitent de se confier en toute confiance. Monsieur Sauvé contrebalance cet argument avec la question de la protection des mineurs. Il faut cependant relativiser cette question, car il est rare que des abuseurs sexuels viennent se confesser. De plus, le prêtre qui reçoit leur confession n’est pas obligé de leur donner l’absolution et peut exiger de l’abuseur qu’il se signale aux autorités.  Le secret de la confession n’est pas du tout le facteur numéro 1 qui a favorisé les abus sexuels au sein de l’Église.

C’EST LE PAPE QUI DOIT TRANCHER

Mais faut-il le remettre en question ?

Il y a deux impératifs éthiques relatifs à la confession qui sont en conflit : celui d’être dans la confiance absolue pour se confier et celui de protéger les victimes. C’est un sujet grave, qui va être débattu, notamment lors de la conférence des évêques de France qui va avoir lieu du 2 au 8 novembre. La France ne peut pas prendre des mesures isolées : il faut une concertation internationale que le pape peut engager au nom de la défense des victimes. C’est un vrai sujet de polémique, et il faut mettre les choses à plat pour avoir un débat dans l’Église, mais c’est le pape qui doit trancher.

Avez-vous un avis personnel sur la question ?

En tant qu’ancien médecin, je peux comparer ce secret de la confession au secret médical en quelque sorte : c’est un secret qui est aussi très fort, mais il y a longtemps qu’un médecin doit faire un signalement à la justice s’il a connaissance d’un abus …