Brahim Bouchelaghem, la danse à la vie à la mort

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Le chorégraphe originaire de Roubaix interprètera son nouveau solo Sisto lors du Hip Open Dance Festival le 26 janvier à la Maison Folie Wazemme. La question de la résistance face à l’évolution du corps est au cœur de sa démarche. Pour Circonflex Mag, il revient sur ses 20 ans de carrière. 

Doudoune bleue vissée sur le dos et se plaignant du froid, Brahim nous ouvre les portes de son studio, situé à deux pas du musée La Piscine. Un début d’année rythmé pour le danseur qui, entre deux problèmes administratifs, prépare la représentation de son spectacle dont la première date arrive à grand pas. Sisto qui signifie “rester debout” répond à la question que l’on pose le plus souvent à Brahim : jusqu’à quel âge on peut danser ? A 51 ans, nombreux sont les mouvements difficiles à réaliser mais ce détail n’empêche pas le danseur de continuer. “Ce n’est pas moi qui décide quand je vais arrêter, c’est mon corps”, déclare-t-il. Aujourd’hui, sa fierté, c’est de réussir à suspendre le temps qui l’empêchera de danser un jour. Une course contre le temps et contre lui-même, qui donne désormais le ton à ses créations. “Toutes les acrobaties que je pouvais faire à l’époque, je les transforme en d’autres mouvements”. Pourtant, Brahim se prétend chanceux. Il arrive encore à faire le spectaculaire head spin – mouvement qui consiste à tourner sur la tête. “On doit être 2 ou 3 en France à savoir encore faire ça à cet âge”, lâche-t-il modestement.  

“Si l’un de mes danseurs tombe, je veux être là pour le relever” 

 Quand on lui demande s’il préfère danser seul ou en groupe, il évoque les plaisirs du solo avant de conclure qu’il préfère faire corps avec ses danseurs. “La plupart des chorégraphes ne dansent pas dans leurs pièces. Moi, ce n’est pas du tout ma façon de faire ! ” Pour Brahim, hors de question de croiser les bras quand ses danseurs interprètent ce qu’il a écrit. “Si l’un de mes danseurs tombe, je veux être là pour le relever”, explique-t-il en souriant. A la fin d’une représentation, la fatigue est collective. Pour son plus grand bonheur. Danser seul demande plus d’effort, il faut combler toute la durée du spectacle, raconter une histoire, y faire adhérer le public et le faire voyager. “Derrière les autres danseurs, on peut se cacher. Mais quand on est seul, on se met à nu”conclut-il. 

 C’est avec ses amis du quartier de l’Alma-gare qu’il a fondé son premier groupe New Dance Street, alors que le hip hop débarquait tout juste en France. “On se réunissait dans la rue après l’émission – H.I.P H.O.P de Sidney, diffusée tous les dimanches après-midi jusqu’à la fin des années 1980 – et on essayait de reproduire les mouvements qu’on avait vus”. Leur seul matériel, une chaîne hi-fi et un morceau de carton qu’ils posaient par terre. Brahim compare cela avec les tendances Tik Tok que tout le monde s’empresse de reproduire. La journée c’était dans la rue, le soir, dans la salle des sports de l’Alma. Acharné et désireux de réussir ce qu’il entreprenait, Brahim était “le premier arrivé et le dernier qui ressortait de la salle”.  

 “Zahrbat” 

 Repéré par le chorégraphe Farid Berki lors d’une battle, il travaille quelques années avec lui avant d’intégrer la compagnie Kafig, mondialement reconnue. C’est lors d’un voyage en Algérie pendant lequel il a eu l’occasion de se recueillir sur la tombe de son père qu’il a décidé d’écrire Zahrbat, son premier solo. S’ensuit une rencontre avec Carolyn Carlson, à l’époque directrice du Centre Chorégraphique de Roubaix. Une nouvelle rencontre qui participera à l’émancipation de Brahim. “Carolyn m’a suivi administrativement et financièrement pendant trois ans avant de  me conférer le statut d’artiste associé au CCR” se souvient le Roubaisien. Après avoir donné de l’énergie à différentes compagnies, l’heure était venue de créer la sienne, qu’il baptise Zahrbat. Nom éponyme de son premier solo mais surtout, le surnom donné à son père. “En arabe, ça signifie une personne qui ne tient pas en place, qui bouge beaucoup” explique Brahim. Un trait de caractère hérité de son père qui était connu à Roubaix pour bouger de café en café pour jouer aux cartes. “Il jouait le soir sur un tapis vert, moi je joue le soir sur un tapis noir, un tapis de danse sous les projecteurs”, relate Brahim, les yeux remplis de passion. 

Roubaix lui manque 

A l’école, seul le sport l’animait, mais très vite, il a regretté de ne pas avoir suivi certains cours.  

“Aujourd’hui, j’ai quasiment fait le tour du monde, accompagné de Marie Greulich mon administratrice. Mais au début, j’ai galéré. Je ne parlais pas anglais car je n’ai rien foutu à l’école. Pour demander des œufs, j’imitais une poule et on se moquait de moi” se souvient Brahim. Il va danser en Chine, en Palestine, en Israël, en Algérie et en Russie, ce qui lui a heureusement permis d’apprendre l’anglais au contact de danseurs étrangers. Un éventail de créations internationales à son actif qui lui permet de confier que Roubaix lui manque quand il part en tournée. Ici, il trouve une source d’inspiration, un public fidèle mais surtout son cœur. Viré du lycée Turgot à 16 ans et connu des services de police pour des délits importants, il a évité la prison et a su rebondir grâce au hip hop mais aussi grâce à la rénovation de la ville. Il faisait partie de ceux qu’on appelait les jeunes peintres roubaisiens (JPR) en charge de rénover l’Alma. La menace de destruction qui pèse aujourd’hui sur ce quartier peine Brahim. “Pourquoi ne pas donner du travail aux jeunes qui n’en foutent pas une dans le quartier ? s’interroge le danseur. Les élus verront qu’ils en prennent soin”. Il s’agace également quand il n’entend que du mal de sa ville, souvent pointée pour la délinquance. “Je n’aime pas quand on salit un peu trop Roubaix !” conclut-il. Un environnement dans lequel il a commencé à danser, qui l’a inspiré et dans lequel il continuera d’évoluer jusqu’à ce qu’il ne puisse plus tenir debout.

 

1997: compagnie Kafig
2003: voyage en Algérie
2004: solo “Zahrbat”
2005: création compagnie Zahrbat 
2009: solo “What did you say” 
2024: solo “Sisto”