Depuis 2016, la Maison des femmes de Saint-Denis accueille et soigne les femmes en difficulté ou victimes de violences. Un lieu fragile mais puissant, que la réalisatrice Mélisa Godet a porté à l’écran. Son premier long-métrage, sorti le 04 mars 2026, est un film choral, pudique et lumineux, qui choisit de donner la parole plutôt que de montrer les coups. C’est à l’occasion de l’avant-première à Lille que nous avons découvert le film. Mélisa Godet revient sur les coulisses de sa réalisation.
Circonflex : Votre film retrace l’histoire d’un lieu bien réel. Comment le résumeriez-vous avec vos mots ?
Mélisa Godet : La Maison des femmes, c’est l’histoire de la maison des femmes de Saint-Denis, fondée en 2016 par une gynécologue géniale qui s’appelle Ghada Hatem. Le film retrace le parcours des soignants et de leurs patientes dans un grand élan collectif, positif et plein d’espoir, malgré un sujet lourd. On traverse le film avec des témoignages de femmes sur des violences qui rappellent que ce sujet est encore brûlant et qu’il faut le garder en tête.
Pourquoi avez-vous choisi la fiction plutôt que le documentaire ?
Toutes les trajectoires personnelles du film, que ce soit pour les équipes soignantes ou pour les patientes, sont fictionnelles, et c’était important. Du côté de l’équipe soignante, Ghada n’était pas à l’aise à l’idée de devenir un personnage de fiction. Et pour les patientes, je ne me serais pas senti à l’aise d’aller recueillir des témoignages de femmes victimes de violences pour ensuite écrire un scénario. J’aurais pris le risque de tordre les choses. J’aurais eu trop peur que ces femmes se sentent trahies. Les trajectoires des personnages du film sont au croisement de plein d’histoires, pour incarner à chaque fois une voix, un type de parcours de soins, mais restent absolument fictionnelles.
Les violences ne sont jamais montrées à l’écran, seulement évoquées par la parole. C’était un choix non négociable ?
C’était clair dès le début. Dans le film, la violence est partout. Mais elle est partout au travers des mots de ces femmes qui se réapproprient leurs histoires et redeviennent sujets de leur vie, et non plus objets de violence. Et ça, ça change tout. C’est tout le pari de ce lieu. Et puis moi, en tant que réalisatrice, je suis responsable de ce qui se passe sur mon plateau, et je n’avais pas envie d’imposer des situations violentes aux actrices, même fictives. Je pense vraiment que si on prend soin de son casting et de ses équipes, ils donnent le meilleur d’eux-mêmes.
Depuis la sortie, avez-vous reçu des témoignages de victimes de violences ? Comment vous en protégez-vous émotionnellement ?
Oui, j’en ai reçu. On a accompagné le film dans des projections partout en France, et on a pu avoir des discussions hyper touchantes avec des femmes qui sont passées par là, ou qui y sont encore. Comment on se protège ? Pas trop, en fait. On prend, on parle, et on se dit : « peu importe le destin du film, il aura déjà servi à ça ». Ma vraie préoccupation, ce sont les femmes que je sens encore très fragiles. Et comme souvent dans ces projections, il y avait des professionnelles de santé locales, c’était l’occasion de les réorienter directement. Ces retours du public, c’est à chaque fois émouvant, et en même temps très joyeux. À l’image du film.
Le film a été très bien accueilli, mais avez-vous aussi essuyé des critiques négatives ?
Les retours sont plutôt bons. La réserve de certains côté presse, c’est que la mise en scène n’est pas très spectaculaire. Mais je ne me serais pas vu faire des pirouettes de mise en scène sur ce sujet. Mon parti-pris, c’est de laisser les personnages, le sujet et leur parole au premier plan. On avait un peu peur de prendre une vague de haine organisée sur les réseaux, car les milieux masculinistes sont actifs. Mais ça n’a pas été le cas. J’ai vu passer un seul commentaire qui disait « il faut toutes les brûler », mais c’est tout pour le moment, alors je touche du bois.
Quels sont les objectifs politiques derrière cette réalisation ?
On travaille aussi à intégrer le film dans les lycées, et on va le soumettre à l’Éducation nationale pour qu’il puisse être montré au collège. L’objectif, c’est de remettre ces problématiques à l’agenda, de montrer que le problème existe, qu’il perdure, et que statistiquement, les choses n’évoluent pas beaucoup, voire pas du tout. On veut montrer que ces structures sont toujours fragiles et qu’elles passent beaucoup de temps à courir après l’argent.
Le film a-t-il eu des retombées concrètes pour les maisons des femmes ?
On sait que les maisons des femmes ont reçu beaucoup d’appels de gens qui voulaient devenir bénévoles et que les dons ont explosé depuis la promotion et la sortie du film. Pour elles, c’est très concret.
Charlotte Hoizey-Oud


