Entretien avec Martin Baloge, docteur en science politique
À quelques semaines des élections municipales de 2026, Martin Baloge, docteur en science politique, nous éclaire sur ces élections déterminantes pour notre quotidien. Entre abstention record et pouvoir local, décryptage d’un scrutin qui concerne tous les citoyens, et en particulier les jeunes.
Qu’est-ce qu’une élection municipale ?
« L’élection municipale, c’est une élection de proximité », explique Martin Baloge. Contrairement aux élections nationales comme la présidentielle, il s’agit ici d’élire son maire et son conseil municipal. « C’est peut-être l’élection la plus proche des citoyens », souligne-t-il. Ce qui la rend si importante ? Elle permet d’élire un pouvoir exécutif, donc décisionnaire. « C’est une élection qui va permettre d’élire des gens qui ont du pouvoir et qui ont le pouvoir de changer la vie des gens à l’échelle locale » précise-t-il. À la différence d’un député qui agit surtout à l’échelle nationale, le maire a un impact direct et immédiat sur notre quotidien.
Quel est le rôle du conseil municipal ?
Le conseil municipal est une assemblée dont la taille varie selon la commune. « C’est une institution collégiale qui élit le maire et qui permet la spécialisation », détaille Martin Baloge. Concrètement, des conseillers seront en charge de domaines spécifiques : la culture, le sport, la jeunesse…Ce pouvoir délibérant a pour mission de « réguler, gérer, organiser et décider de la vie de la commune ». Avec une opposition et une majorité le conseil municipal constitue le cœur de la démocratie locale.
Sur quoi le maire a-t-il réellement du pouvoir ?
« C’est extrêmement concret », insiste Martin Baloge. La liste est longue : gestion des écoles maternelles et primaires, police municipale, certaines infrastructures routières, entretien des parcs, offre culturelle, politique environnementale, aménagement du territoire, espaces verts… « Le maire, c’est vraiment celui qui peut lancer des travaux de rénovation urbaine dans votre ville, qui peut décider d’ouvrir une bibliothèque, une piscine » illustre-t-il. Contrairement à une réforme nationale qui vous touche individuellement, l’action du maire est « directement visible » dans la ville et auprès des citoyens.
La décentralisation a-t-elle renforcé le pouvoir des maires ?
« Les maires ont toujours eu du pouvoir, mais la décentralisation les a placés devant une responsabilité assez centrale », analyse Martin Baloge. Depuis les lois de décentralisation de 1978, 1992 et 2002, les communes gèrent les écoles maternelles et primaires, les départements les collèges, et les régions les lycées. Cette répartition des compétences a effectivement renforcé le rôle du maire dans l’éducation et plus largement dans tous les services publics de proximité.
Quels sont les grands sujets des municipales 2026 ?
« Les candidats font campagne sur ce sur quoi ils ont du pouvoir », rappelle le politologue. Au programme : les écoles, l’offre culturelle, l’aménagement urbain, la végétalisation, la sécurité avec le développement de la vidéosurveillance. »On va voir beaucoup de politiques publiques urbaines et infrastructurelles », détaille-t-il, citant la rénovation des écoles ou encore les menus des cantines scolaires. Selon leur couleur politique, certains mettront l’accent sur la sécurité, d’autres sur l’écologie. Mais une chose est sûre : « ils ne vont pas faire campagne sur la politique du gouvernement d’Emmanuel Macron ».
Martin Baloge insiste : « L’élection municipale est un peu départisane. Dans les petites communes, les candidats n’ont souvent même pas de parti. Même dans les grandes villes, les candidats se concentrent sur leur action plutôt que sur la compétition politique ». Résultat : des affiches où les étiquettes politiques sont souvent absentes.
Pourquoi une telle abstention ?
En 2020, Lille a connu plus de 67% d’abstention. Un record qui s’explique par plusieurs facteurs selon Martin Baloge. Tout d’abord, « une hausse généralisée de la défiance politique en France. Le personnel politique a une image catastrophique ». Cette crise de la représentation détourne les citoyens des urnes. Ensuite, dans certaines villes acquises à un camp politique depuis des décennies, « on a l’impression que le jeu est déjà joué ». À l’inverse, à Paris où la compétition sera serrée en 2026, l’abstention devrait être bien plus faible. Enfin, les municipales souffrent d’un manque de couverture médiatique. « C’est difficile à mettre en récit par les médias nationaux, regrette le chercheur. On voit qu’on n’en parle quasiment pas alors qu’on est à un mois de l’élection. »
Le paradoxe ? Selon les études, 67% des Français font confiance à leur maire, contre seulement 23% au président de la République et 27% au Premier ministre. « Tous les hommes politiques nous disent que c’est le mandat qu’ils préfèrent », note Martin Baloge. Normal : c’est celui où ils ont du pouvoir, où ils sont au contact des citoyens, où ils se sentent utiles.
Petites villes vs grandes villes : deux mondes différents ?
« Ces deux univers sont totalement différents », tranche Martin Baloge. Dans les métropoles, être maire peut servir de tremplin politique. Les exemples ne manquent pas : comme celui d’Édouard Philippe au Havre avant de devenir Premier ministre. « Dans les villes, on est obligé de mobiliser un appareil partisan, des militants, de multiplier les meetings. Ça relève de la profession politique », explique-t-il. Un travail à 100% depuis l’interdiction du cumul des mandats.
À l’opposé, la France compte 36 000 communes, dont une immense majorité de très petites. « Parfois il n’y a même pas deux candidats. Les candidats sont connus de leurs administrés, font des mandats très longs, et ce sont souvent des retraités, car cela demande du temps ». Dans ces villages, ce sont les réseaux d’interconnaissance qui permettent de gagner l’élection, et les maires cumulent parfois leur mandat avec leur métier d’agriculteur, par exemple.
Les enjeux nationaux s’invitent-ils dans les villages ?
« C’est une question centrale en science politique », souligne Martin Baloge, citant le livre majeur Enjeux municipaux de Daniel Gaxie et Patrick Lehingue, qui parlait d’une nationalisation des enjeux locaux. Mais cette thèse s’est fragilisée. « Avec la décentralisation, un champ périphérique de la politique s’est développé dans les villes et petites communes qui ont leurs propres enjeux », analyse-t-il.
Résultat : un champ à deux vitesses. « À Paris, avec Rachida Dati candidate, les enjeux seront très nationalisés. Mais au fin fond du Béarn ou des Pyrénées-Orientales, ce qui va intéresser les électeurs, c’est qu’on répare la route, qu’il y ait à nouveau des bus ». Dans les petites communes, les enjeux restent très locaux : » l’agriculture, l’usine qui s’en va, l’école qui va fermer, l’hôpital, les maternités, l’absence de dermatologue. Bref, des choses concrètes que les gens vivent ».
Pourquoi les jeunes doivent-ils voter ?
« C’est l’élection qui peut changer au concret et dans un délai relativement court la vie des jeunes », martèle Martin Baloge. Plus que la présidentielle car selon lui, « à l’élection présidentielle, les jeunes ne votent pas beaucoup, donc ce n’est pas du tout le cœur de cible des hommes politiques. Les ministères de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports sont sous-dotés. Je ne suis pas sûr que les jeunes soient capables de citer quelques politiques publiques très ambitieuses à l’échelle nationale. » À l’inverse, un maire peut agir vite : « Si vous voulez une piscine, une bibliothèque, un cinéma, des pistes cyclables, un skatepark, des subventions pour votre club de danse ou de foot, c’est là qu’il faut aller. Ce n’est pas Emanuel Macron qui va subventionner votre club de foot ».
Son message final est clair : « On vous méprise régulièrement, donc profitez-en d’avoir un élu de proximité que vous pourriez même alpaguer. C’est vraiment l’interlocuteur politique par excellence. »
Martin Baloge conclut avec un dernier rappel : « Le maire, c’est aussi celui qui met à l’agenda des problèmes publics. » Il peut faire changer les mentalités sur les violences sexistes et sexuelles, les discriminations, la santé mentale… « C’est aussi des entrepreneurs de cause. Un maire, ça fait beaucoup. »
Clélia Saccomano


