Émeric François renverse la table à Cambrai

Un peu moins d’un an après le décès de son emblématique maire, François-Xavier Villain, la Cité de la Bêtise s’est trouvée un nouveau successeur, jeune de 30 ans. Au terme d’une campagne âpre et disputée, Émeric François l’a finalement largement emporté.

Les dynamiques électorales ne trompent pas. Voilà plusieurs semaines qu’un véritable engouement populaire s’était constitué derrière la candidature d’Émeric François, ancien directeur de cabinet du défunt maire. Porté par une communication redoutable et une usure de la majorité municipale, il est parvenu à creuser l’écart au terme d’une campagne d’entre-deux-tours éprouvante et inédite pour la ville. Finis les scrutins pliés dès le premier tour de ces trois dernières décennies, marquées par les scores écrasants de François-Xavier Villain.

Drôle de campagne

Une ville en effervescence. Sous tension même. C’est ainsi que l’on aurait pu qualifier l’atmosphère qui régnait depuis le 15 mars au soir dans la ville aux trois clochers. L’entre-deux-tours s’annonçait « sanglant » pour reprendre la formule d’un assesseur au terme du premier tour. Il l’a été.

Dans cette ville moyenne de 31 000 habitants, en déclin démographique, les observateurs sentaient le vent tourner depuis quelques semaines. À l’approche de ces municipales et après le règne long de 33 ans de F-X Villain, il y avait une carte à jouer. Une ouverture. Une brèche dans laquelle s’est engouffrée Émeric François, surfant sur le besoin de « renouveau » et de « modernité » à Cambrai.

Décédé des suites d’une longue maladie en avril dernier, « FXV » avait eu à coeur d’incarner, trois décennies durant, une certaine idée de Cambrai. Son sens de la proximité et son dévouement à la tâche – parfois ingrate – de premier magistrat ont marqué durablement une majorité de Cambrésiens. En mai 2025, c’est sa première adjointe depuis 2002, Marie-Anne Delevallée qui avait été choisie par le conseil municipal pour achever le mandat. M. Villain avait confié en 2021 les clés de l’agglomération à Nicolas Siegler (DVD), 45 ans, par ailleurs vice-président du département, désigné comme successeur naturel pour l’Hôtel de Ville et candidat déclaré depuis le 21 juin dernier.

 Mais en décembre, Émeric François (DVD), est venu troubler le duel annoncé face à Stéphane Maurice, soutenu par le Rassemblement National et déjà élu de l’opposition depuis 2020. Alors qu’il y a quelques mois encore, on présageait l’arrivée de l’extrême-droite sur un territoire qui lui est favorable, c’est une tout autre configuration qui a vu le jour. M.François a fait le choix de se lancer dans la course aux municipales, mécontent des alliances nouées par la majorité sortante avec des membres de l’opposition. Mme la Maire avait alors décrit cette candidature comme « un coup d’épée dans le dos », l’ancien « dircab » devant initialement figurer en bonne place sur la liste de M.Siegler. Une campagne d’hyperproximité et de terrain qui a visiblement plu aux Cambrésiens : ces derniers l’ont placé à la surprise générale en tête du premier tour (36%) avec 365 voix d’avance sur M. Siegler (33%). En embuscade, Stéphane Maurice a misé sur le besoin de sécurité et d’attractivité pour la ville, capitalisant notamment sur la polémique autour de la construction de la nouvelle mosquée. Il avait obtenu 25% des suffrages et n’a pas souhaité se désister. La liste Cambrai en commun quant à elle (DVG), emmenée par Benoit Maréchal, n’a pas réussi à franchir la barre qualificative des 10%.

Un match à couteaux tirés

Les candidats en lice au premier tour (de gauche à droite et de haut en bas) : Nicolas Siegler, Benoît Maréchal, Émeric François et Stéphane Maurice (crédit photo La Voix du Nord)

Depuis la proclamation des résultats définitifs du premier tour, dans une mairie en ébullition, une nouvelle campagne s’était amorcée. Alors que quatre candidats étaient en lice au premier tour, il n’en restait plus que trois. La liste d’union des gauches (7%) avait appelé à ce qu’aucune voix n’aille au candidat du RN, sans donner de consigne de vote particulière. Un second tour très disputé se profilait donc dans cette ville aux mains de la même majorité municipale –Union pour Cambrai- depuis 1977 !

Dans cette triangulaire inédite, c’est en réalité les deux premiers candidats qui se disputaient l’héritage de F-X Villain en se rendant coup pour coup depuis la fin du premier tour. Rumeurs, tracts, polémiques et débat avorté : un match à couteaux tirés auquel se sont livrés les deux hommes. En ville, l’agitation se faisait sentir. Une commerçante expliquait même qu’elle « avait moins de monde à cause des élections ». Il faut croire que l’esprit des Cambrésiens était ailleurs.

Des équipes de « tracteurs » et de porte-à-porte sillonnaient la ville pour convaincre les derniers indécis et les 48% d’abstentionnistes avant la clôture de la campagne. Les états-majors des têtes de liste tentaient de riposter sur les réseaux sociaux et par voie de communiqué de presse. Les QG, allumés jusque tard dans la nuit, rendaient la « belle endormie » -formule du candidat Maurice- bien éveillée en cette dernière et intense semaine. Dans les familles, certains clans étaient divisés. Les derniers jours se vivaient au rythme des rebondissements de la campagne et des publications de chacun sur les réseaux, devenus un déversoir de haine et de ragots, au détriment du fond et de l’avenir de Cambrai. Futur prometteur s’il en est, avec notamment l’implantation prochaine dans l’arrondissement d’un immense data-center dédié à l’IA ou encore la construction du Canal Seine-Nord-Europe, pourvoyeur de près de 3000 emplois.

Une dernière ligne droite marqué par un dérapage

Le duel final entre celui que d’aucuns désignaient comme le « traître » à la mémoire du défunt maire et Nicolas Siegler, parfois perçu comme trop éloigné de ses concitoyens s’annonçait serré jusqu’en fin de semaine. Le candidat de la majorité avait proposé un débat d’entre-deux-tours aux deux candidats. Alors que l’ancien pilote de chasse avait aussitôt accepté, François dénonçait dans le même temps un « traquenard » auquel il ne se soumettrait pas. Sans doute pensait-il qu’il y avait tout à perdre compte tenu de sa relative inexpérience et de la dynamique qui était déjà derrière lui. Dans le Vieux-Cambrai, beaucoup souhaitaient mettre un terme à la « dynastie » municipale, aux manettes depuis près de 50 ans. Même si les plus âgés, nostalgiques de l’ancien avocat et député-maire Villain, comme Bernard, ancien militant RPR, estimait que Siegler était « le seul à avoir la stature pour nous représenter au niveau régional, voire national ».

Dans cette campagne sans précédent, la candidat Maurice a joué son va-tout vendredi, dernier jour de campagne. Une « bombe » soupçonnant dans une vidéo Emeric François de s’être converti à l’islam ! La gauche et les défenseurs de la laïcité se sont insurgés. Le député RN l’a désavouée dans la soirée. « Ce type est un kamikaze » a lancé un colistier de Siegler. Ultime rebondissement d’une campagne aux accents tragi-comiques qui laissera des traces dans la ville.

Un raz-de-marée inattendu

Ce dimanche 22, la participation est en légère hausse. Bien malin celui qui s’aventurerait à pronostiquer le vainqueur du scrutin. Un indice peut-être ? Au cours de la journée, MM. François et Maurice ont rendu visite à quasiment tous les bureaux de vote de la ville, saluant agents et assesseurs. Nicolas Siegler a semblé inexistant, malgré un bref passage à l’Hôtel de Ville quelques minutes avant la fermeture des bureaux.

À 18h, les curieux s’entassent dans la salle des Cérémonies de la Mairie pour le dépouillement. La tension est palpable. Les premières enveloppes laissent toutefois entrevoir une tendance : Émeric François vire largement en tête et ce dans tous les bureaux de vote.

L’arithmétique ne ment pas. La majorité fait grise mine. Les soutiens de François applaudissent chaque salve de résultats. « C’est plié » entend-on dans la cour intérieure de l’Hôtel de Ville, bondée pour l’occasion. À 19h30, le héros de la journée fait son entrée sous les clameurs de la foule et enlace son grand-père, 95 ans, autrefois conseiller municipal de François-Xavier Villain.

Visage très fermé, Marie-Anne Delevallée annonce à 20h les résultats définitifs. C’est un raz-de-marée. François a semble-t-il bénéficier d’un « effet de solidarité » après la vidéo de Maurice, postée sur Facebook et visionnée plus de 100 000 fois, en lui siphonnant des voix et en récupérant par la même occasion les reports de voix de la gauche. Dans les rangs de Cambrai à cœur  menée par Nicolas Siegler, c’est la douche froide. Mais on ne peut lutter contre le désir de changement après tout ! Le pouvoir s’essoufflait. La ferveur populaire l’a emporté.

Le pari audacieux de ce jeune trentenaire a réussi. « Je me sens complètement prêt » a-t-il déclaré au sortir de la mairie, entouré d’une nuée de sympathisants survoltés. « Il faut croire que le machiavélisme paye plus que le scrupule » déclare en petit comité un colistier de Siegler, qui fait part de sa surprise devant un tel écart. Le sens de la formule. « La démocratie a tranché, c’est ainsi. Je perds tous mes mandats (la majorité perd de facto l’agglomération également), je vais devoir réorganiser ma vie et demander un temps plein au collège. C’est un bouleversement pour moi mais ce jeune a un grand sens politique et tactique, je lui souhaite de réussir » témoigne ce professeur agrégé d’histoire-géo.

À 30 ans, Émeric François décroche son tout premier mandat. Un tournant pour Cambrai. Le peuple cambrésien a très nettement -malgré une abstention à 46%- réclamé son envie de changement face à un pouvoir pourtant solidement implanté, expérimenté, mais à certains égards essoufflé. Une page se tourne. Une autre s’ouvrira dimanche 29, lors de l’installation du premier conseil municipal. Une « nouvelle énergie » débarque à Cambrai, pour combien de temps ?

Les résultats définitifs du second tour

Oscar Moreau