À Lille, leurs maraudes sont presque quotidiennes. Depuis 2023, les bénévoles de l’association Solidarité Sans Frontières sillonnent les rues, chargés de denrées alimentaires de, vêtements, et de produits d’hygiène. Ils sont de plus en plus nombreux à s’engager. Charlotte, journaliste chez Circonflex, a participé à une maraude.
15h30. J’arrive au point de départ. La plupart des bénévoles ne se connaissent pas, mais se saluent comme s’ils étaient amis de longue date. Malgré le froid, tous semblent ravis de participer à cette action. On lie connaissance. Nous sommes interrompus par Araz, président et cofondateur de l’association, qui nous donne quelques consignes : « On va scinder le groupe. Une équipe pour les vêtements, une autre pour la nourriture ». Je comprends que chaque maraude nécessite une organisation rigoureuse, minutieusement coordonnée en amont. « On n’ a que 21 couvertures, donc on essaie de les réserver en priorité aux personnes qui dorment dans la rue ».

« LA MARAUDE, C’EST UNE DE MES ACTIONS PRÉFÉRÉES PARCE QU’ON RENCONTRE BEAUCOUP DE GENS EN PEU DE TEMPS »
16h. Je tire sur mon chariot. Nous avons parcouru seulement quelques mètres lorsqu’un homme s’approche de nous. Tout le monde s’active : on lui propose un panier -repas complet, et l’équipe des vêtements y glisse un bonnet. C’est le sourire aux lèvres et les bras remplis de denrées que l’homme repart. Je discute avec Fanan, bénévole à SSF depuis octobre : « La maraude, c’est une de mes actions préférées : on y rencontre beaucoup de gens en peu de temps ».
17h.Place de la République. Des bénévoles discutent avec un bénéficiaire. Ce père de famille nous demande 8 portions de nourriture. Le grand sac se remplit en quelques secondes. La confiance qui règne lors de cet échange est tangible, l’homme repart le sourire aux lèvres, remerciant Dieu de l’avoir mis sur notre chemin. En marchant, Araz m’explique comment il organise son quotidien en tant que président de l’association : « En semaine, j’essaie de prioriser les études et le perso. Les week-end sont réservés à l’asso et au terrain ». Puis c’est au tour de Moh, également cofondateur, de m’offrir son témoignage : « Moi, je suis éducateur spécialisé, alors j’ai ramené des jeunes avec moi, pour les initier à ce genre d’actions. J’essaie de leur inculquer la solidarité, c’est une sorte de projet éducatif ».
18h. Gare Lille Flandres. Il y a du monde qui nous attend. On se presse, on se bouscule un peu, il ne faudrait pas arriver en dernier et risquer de repartir les mains vides. La distribution alimentaire est brève, nous ne pouvons servir qu’une dizaine de personnes. Mais tous repartent au moins avec un bonnet et des produits d’hygiène. Certains profitent de ce rare moment de solidarité pour discuter. Amine, cofondateur de l’association, me confie : « On croise souvent les mêmes personnes, avec des histoires similaires : ils se retrouvent à la rue après un divorce, ou après avoir perdu leur travail, parce qu’ils n’arrivaient plus à payer leurs factures ». Les discussions tournent autour de sujets anodins – le foot, le pays d’origine- On plaisante, on sourit, on prend le temps de l’écoute. Certains se confient plus vite que d’autres, mais tous sont sincères dans l’échange.

« J’AI RAMENÉ MES ENFANTS PARCE QU’ON AIMERAIT QU’ILS GRANDISSENT AVEC CETTE ENVIE DE PARTAGE DÈS LEUR PLUS JEUNE AGE »
18h30. La pluie commence à tomber et la nuit s’installe. La maraude touche à sa fin. Sur le chemin du retour, j’aborde Mehmet, un bénévole présent avec sa femme et ses deux enfants : « J’ai ramené mes enfants parce qu’on aimerait qu’ils grandissent avec cette envie de partage dès leur plus jeune âge. A l’avenir, ils voudront à leur tour aider leur prochain ».
Le matériel est rangé. Je me joins aux applaudissements qui s’élèvent parmi le brouhaha des bavardages. À la fois reconnaissants et fatigués, nous nous félicitons mutuellement pour l’action que nous venons de mener. Un sentiment de fierté nourrit ces minutes symboliques.
C’est seulement lorsque cette euphorie retombe que je ressens le froid qui traverse ma doudoune, et la pluie, devenue plus épaisse. Je pense à toutes ces personnes que nous avons laissées sur le trottoir, sans abri pour se réchauffer. Je sais que je les croiserai à nouveau lors de la prochaine maraude.
Charlotte Hoizey-Oud


