Une boulangerie pour s’intégrer : l’histoire de Mohammadi

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À Lille, la boulangerie de Mohammadi est devenue bien plus qu’un commerce de quartier. Ouverte il y a un peu plus d’un an par ce réfugié afghan et plusieurs membres de sa famille, elle emploie aujourd’hui près d’une dizaine de personnes. Un lieu de travail, d’accueil et de transmission, né d’un exil forcé et d’une volonté assumée de s’intégrer et de « rendre à la France ce qu’elle lui a donné ». 

Une arrivée de roi

Mohammadi est né en Afghanistan, au sein d’une fratrie de cinq enfants dont il est le seul garçon. Ses parents travaillaient pour les Français, son père en tant qu’architecte, une collaboration qui les a rapidement exposés. Lorsque les talibans menacent directement la famille de mort, le départ devient inévitable. La France accepte de les accueillir, et c’est à Lille que Mohammadi pose ses valises. Il se souvient encore très précisément de son arrivée et de l’accueil reçu, qu’il attribue notamment à la municipalité lilloise. « Quand je suis arrivé, je me sentais comme le roi, je n’avais pas l’impression d’être l’étranger », raconte-t-il, reconnaissant envers Martine Aubry, qu’il remercie encore aujourd’hui pour la qualité de l’accueil. Conscient que la langue est un levier essentiel d’intégration, Mohammadidébute rapidement des études de français afin d’atteindre un niveau suffisant pour travailler et échanger au quotidien. 

Une intégration durable par le travail

Avant l’exil, Mohammadi était pourtant destiné à un tout autre avenir. Il suivait des études de génie civil en Afghanistan, qu’il a dû interrompre à quelques mois de la fin. En France, il n’est jamais parvenu à les reprendre, les équivalences de diplômes étant jugées insuffisantes. Une situation qu’il estime pénalisante, et qui a également touché ses sœurs. Si l’une d’entre elles, étudiante en médecine, a pu continuer ses études, c’est à un niveau bien inférieur à celui qu’elle avait en Afghanistan. Les autres, formées au droit, n’ont pas pu finaliser leur cursus. « Ça rend l’intégration compliquée », résume Mohammadi. Il décide alors de se tourner vers un projet plus concret et collectif : ouvrir une boulangerie avec plusieurs membres de sa famille — cousins, frères et cousines.Inaugurée il y a un peu plus d’un an, l’entreprise emploie aujourd’hui près d’une dizaine de personnes, presque exclusivement issues du cercle familial. L’objectif est double : permettre à chacun de gagner sa vie et favoriser une intégration durable par le travail. Les affaires fonctionnent bien, la clientèle est fidèle, et la boulangerie s’est imposée comme un commerce de quartier à part entière. 

Jalebi et Gosh-e Fil, tartelettes et torsades

Tenir une boulangerie sans expérience, surtout quand elle ouvre ses portes de 6h à 22h tous les jours, n’est pas chose aisée. Il explique que des employés se trouvent dans la boulangerie quasiment 24 heures sur 24. Au début, quand ils n’étaient encore que trois ou quatre, les journées étaient à rallonge et son affaire lui prenait tout son temps. Entre préparation, enfournage, ventes et entretien, Mohammadi a plongé dans un monde bien éloigné des chantiers du génie civil.

Au niveau des produits, c’est un audacieux mais efficace mélange entre la France et l’Afghanistan. Jalebi et Gosh-e Fil partagent les vitrines de la boutique avec tartelettes et torsades. 

« Ce que j’aime, c’est les gens »

Très investi, Mohammadi insiste sur l’importance de l’accueil. « Ce que j’aime, c’est les gens », affirme-t-il. La famille afghane fait l’unanimité dans la communauté pourtant si cosmopolite de Porte de Douai. Ouvert aux échanges, il accepte régulièrement alternants et stagiaires. Lors de notre rencontre, un élève de troisième effectuait son stage à la boulangerie. Il confie avoir adoré son expérience, au point d’envisager de revenir. Si Mohammadi admet que l’éloignement de son pays et de sa femme, actuellement au Liban, le rend parfois triste — les démarches pour la faire venir nécessitent encore des fiches de paie, un logement et une épargne suffisante — il reste tourné vers l’avenir. Une fois sa situation familiale stabilisée, il espère reprendre des études, cette fois dans la maintenance, avec une ambition intacte : continuer à réussir ici et, à terme, aider « d’autres gens comme lui ».

Sacha BALANCHE