À Séries Mania, ARTE a dévoilé en avant-première mondiale Eldorado, nouvelle création de Tarek Haoudi et Nacim Mehtar, réalisée par Louis Farge. Inspirée de l’affaire des Avions renifleurs, vieille de plus de quarante ans, la série suit deux scientifiques emportés par leurs convictions dans une France des années 1970 obsédée par le progrès.
« Une moiteur dégueulasse »
Dès les premières images, une sensation s’impose avant même que l’intrigue ne se dessine vraiment. La chaleur envahit l’écran, s’accroche aux corps, ralentit les gestes. Les chemises collent, les visages brillent, la lumière écrase les décors. Tarek Haoudi, co-créateur, parle d’une « moiteur dégueulasse » : une série fiévreuse dans le propos mais aussi à l’image. Dans cette atmosphère saturée, une phrase bien connue refait surface : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. ». C’est sur cette promesse que repose Eldorado, sur cette foi dans le progrès et dans l’ingéniosité humaine.
« On ne croit plus ce que l’on voit, on voit ce que l’on croit. »
Les personnages avancent avec une conviction profonde. Eldorado retrace l’histoire « d’individus persuadés de leurs idées, jusqu’à ce que ça tourne mal », explique Tarek Haoudi. La bascule vient de l’intérieur, d’une croyance qui s’intensifie au fil des épisodes. « Peu à peu, cette sincérité individuelle se propage et devient une foi collective », précisent les créateurs. Adrienne Frejacques, chargée de programme – Unité Fiction ARTE France, résume cette logique qui traverse toute la série : « On ne croit plus ce que l’on voit, on voit ce que l’on croit. » Le regard change, la réalité se trouble.
Au centre de la série, une machine révolutionnaire cristallise les tensions. Les personnages s’en approchent avec fascination : « Ils la tripotent », raconte l’équipe, Laurent Capelluto nuance en souriant : « Avec respect. ». L’objet attire, devient un point de fixation, décuple les ambitions, les doutes et la volonté de contrôle.
Des figures instables
Dans cet univers fiévreux, personne n’est vraiment innocent. Les créateurs l’assument : il a fallu « salir » leurs personnages, creuser leurs contradictions jusqu’à l’os : « Tous les protagonistes sont dans le déni de la réalité, chacun à leur manière ». Des figures instables, aveuglées par leurs convictions.
David Marsais surprend. Lui qu’on associe à l’humour disparaît derrière un polytechnicien rigide et habité, « un personnage qui a voulu croire au point de se ronger, de se trahir. ». À ses côtés, Karim Leklou, magistral en cadre de compagnie pétrolière dévoré par l’ambition, un « arriviste » dont la solidité apparente se fissure à mesure qu’il s’abandonne, lui aussi, au mirage.
« Personne n’avait envisagé que ce soit autant d’actualité »
Si Eldorado s’inscrit dans les années 1970, son écriture débute en 2022. « Personne n’avait envisagé que ce soit autant d’actualité », confient les créateurs. Ce n’est d’ailleurs pas son but. Pourtant, la résonance est là.
En sortant de la projection, une sensation persiste – la même qu’au début : la chaleur. Eldorado ne tranche pas, ne condamne pas. Elle regarde ses personnages s’enfoncer, transpirer. Les questions persistent, Eldorado ne donne pas de réponse. Elle laisse juste la fièvre faire son travail.
Mathilde Backès


